par Sébastien Boussois
Beaucoup de livres sont sortis sur le miracle chinois depuis des années. C’est une littérature foisonnante sur un pays qui a véritablement fini par s’éveiller. Nous ne connaissons rien de ce pays, absolument rien, et il a fait sa mue quasiment dans notre indifférence la plus totale. Aujourd’hui, c’est le retour de bâton pour les Occidentaux. Pour mieux comprendre ce phénomène, iI y a un ouvrage sorti récemment qu’il faut absolument lire d’urgence, La Chine à toute vitesse (éditions Arpa). Ce remarquable livre de Dan Wang permet pour qui le veut de mieux comprendre enfin ce qui est peut-être en train de nous arriver. Son sous-titre dit presque tout : La quête de la Chine pour façonner l’avenir. Pas seulement le sien, mais, de plus en plus, le nôtre aussi. Et nous sommes clairement passé à côté car il est peut-être déjà trop tard.
Alors que nous sommes obsédés par les Etats-Unis de qui nous nous sentons les plus proches, nous prenons conscience à l’aune des guerres en cours de notre dépendance totale et de notre quasi-absence de souveraineté. Être dépendant de Washington, ce n’était peut-être pas l’idéal pour certains, mais quid le jour où nous dépendrons intégralement de Pékin ?
L’idée centrale de Wang est très forte et fait écho à ce que nous vivons sur le vieux continent actuellement : en quelques décennies, la Chine est devenue un « État ingénieur ». Face à elle, il décrit les États-Unis plutôt comme une « société de juristes ». Et la formule peut être clairement étendue à l’Europe, devenue société de normes, de procédures, de règlements et de précautions. Nous Occidentaux en général nous sommes perdus en devenant une véritable forteresse administrative totalement désindustrialisée. Nous produisons plus de contraintes que de libertés !
Car pendant que nous débattons de ce qu’il faudrait construire en nous posant la question de savoir si nous en avons vraiment les moyens et les capacités, la Chine construit à tour de bras ; pendant que nous réglementons les technologies de demain, la Chine ne se pose pas de question, investit massivement et les produit. Quand on pense que Pékin dispose déjà de l’appareil industriel capable de transformer une innovation en production de masse en moins de quelques années. Elle était déjà connue pour ça. C’est probablement là que se joue une partie de la puissance du XXIe siècle : la Chine était l’atelier du monde, là voilà désormais en futur bureau d’ingénieurs mondial. Elle est passée de la médiocre quantité à la qualité d’excellence prête à rivaliser avec les plus grands standards internationaux (qui jusque maintenant étaient plutôt Occidentaux).
L’État ingénieur
Comment malgré tout ce que l’on sait du régime, la Chine est-elle parvenue à se hisser si haut pendant que nous avons le sentiment d’amorcer un déclin sans fin en Occident ? Parce qu’en Chine, il y a une réalité désormais intangible que les Européens préfèrent parfois éviter de regarder en face : la Chine sait faire, construire et produire.
Elle sait bâtir des infrastructures, des trains, des ports, des centrales, des usines et des villes. Son réseau ferroviaire à grande vitesse dépasse aujourd’hui les 48 000 kilomètres et, entre 2011 et 2013 seulement, elle a consommé davantage de ciment que les États-Unis pendant tout le XXe siècle. Même révolution dans l’énergie : la Chine représente une part considérable des nouvelles capacités solaires et éoliennes mondiales et elle a dépassé avec plusieurs années d’avance ses propres objectifs. Plus de la moitié des nouveaux robots industriels installés dans le monde le sont désormais en Chine, tandis que Pékin domine les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques et de nombreuses chaînes industrielles indispensables aux technologies de demain.
Et même dans l’intelligence artificielle, où la domination américaine semblait encore considérable il y a peu, les acteurs chinois progressent à la vitesse éclair. Inventer une technologie c’est important mais qui a aujourd’hui la plus grande capacité mondiale à la produire ensuite à grande échelle ? La Chine bien sûr. Voilà ce que signifie l’État ingénieur : ne pas seulement inventer mais bel et bien construire.
Le prix de la puissance
Dans son livre, Dan Wang ne joue pas au dupe et ne fait pourtant pas l’éloge naïf du modèle chinois. Certes, il est canadien et écrit depuis les Etats-Unis, ce qui lui donne une grande liberté de ton mais il cherche plus à expliquer qu’à condamner. Le régime est le régime et l’« État ingénieur » possède sa face sombre : la Chine est aussi une société autoritaire et de surveillance. Les technologies qui permettent d’organiser une économie, des infrastructures et des villes permettent également de contrôler l’information, l’espace public et la population. L’auteur a donc pleinement conscience que l’efficacité de l’État ingénieur ne peut donc jamais être vraiment séparée de la nature du régime chinois.
Mais le résultat est là : en quelques décennies, des centaines de millions de Chinois ont vu leurs conditions matérielles d’existence progresser, une immense classe moyenne a émergé, la consommation s’est développée et les infrastructures ont transformé le territoire. La Chine est ainsi passée du statut d’atelier à bas coût à celui de puissance industrielle et technologique de premier plan (si ce n’est déjà le premier).
Pour cela, une forme de contrat politique implicite s’est installée au fil des ans : des libertés politiques fortement limitées, mais, en contrepartie, la promesse de croissance, de consommation, de stabilité, d’ascension sociale et de retour de la puissance chinoise. Il ne faut ni idéaliser ce compromis ni considérer que tous les Chinois y adhèrent. Mais il explique une partie de la trajectoire du pays. Et surtout, il nous renvoie brutalement à notre propre situation : nous avons en Europe la démocratie, l’État de droit et les libertés publiques, et c’est une richesse à laquelle il n’est évidemment pas question de renoncer. Mais avons-nous conservé la puissance et surtout la souveraineté permettant de les protéger ? Nous connaissons la réponse hélas.
Nous avons fait exactement l’inverse de Pékin !
Car depuis plusieurs décennies, nous avons désindustrialisé nos économies, délocalisé une partie de nos chaînes de valeur et considéré que les services, la finance et la conception suffiraient pendant que d’autres fabriqueraient au bout du monde. Or nous découvrons aujourd’hui le prix géopolitique de cette illusion : la Chine invente désormais ce qui deviendra un produit convoité par le monde entier. Nous voulons des voitures électriques mais nous dépendons largement de l’Asie pour les batteries. Il en est de même pour le solaire, l’intelligence artificielle, mais les entreprises américaines et chinoises occupent l’essentiel du terrain ; et nous parlons de souveraineté numérique tout en utilisant massivement des technologies étrangères car nous ne pouvons pas faire autrement. Et la Chine, cerise sur le gâteau, dispose de réserves hors-normes des minerais critiques qui sont justement indispensables à l’industrie de demain.
Et derrière la technologie vient l’éducation. Les derniers résultats PISA disponibles ont montré en France une chute historique en mathématiques et un recul en compréhension de l’écrit. Comment pourrions-nous désormais rattraper notre retard ? D’autant que la Chine ne cherche pas à remplacer purement et simplement les États-Unis à la tête du monde, elle cherche à prendre la place de tous les Occidentaux. Et nous lui servons désormais tout cela sur un plateau d’argent. Dans des contextes radicalement différents, tous ces États qui défient notre leadership mondial ont compris que la maîtrise scientifique, technique et industrielle constituait un multiplicateur de souveraineté. Produire ses infrastructures, ses technologies, ses drones, ses missiles, ses robots ou ses réseaux permet de dépendre moins des autres et donc d’accroître son autonomie stratégique.
Comment lorsque l’on voit donc la Chine, la Russie, et l’Iran résister aux tenants bien dépassés du vieux monde penser encore le contraire ? Comme le rappelleDan Wang, la Chine possède d’immenses fragilités : vieillissement démographique, dette, crise immobilière, consommation intérieure insuffisante, surcapacités industrielles et autoritarisme politique. Rien ne garantit donc qu’elle dominera le XXIe siècle, d’autant que les États-Unis, l’Inde et d’autres puissances entendent eux aussi le façonner à leur manière. Mais Pékin possède quelque chose d’essentiel : une stratégie de bulldozer et les capacités industrielles, scientifiques et financières pour lui aplanir la route.




