En attribuant le prix Nobel de la paix à Navi Pillay, le comité norvégien a choisi de défendre le droit international au moment où les grandes puissances s’en affranchissent de plus en plus ouvertement. Une décision hautement politique, qui souligne aussi les limites de l’influence européenne dans les affaires du monde. Est-ce une médaille en chocolat pour autant ?
Donald Trump n’aura donc pas son prix Nobel de la paix cette année. Le président américain, qui revendique régulièrement ses succès diplomatiques et ne cache guère son envie de décrocher la prestigieuse récompense, devra patienter. À Oslo, le comité Nobel lui a préféré Navi Pillay, 85 ans, juriste sud-africaine, ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et figure historique de la justice pénale internationale. Le contraste est presque caricatural entre un président américain qui entend régler les conflits par la négociation directe, les sanctions ou la pression économique, et une femme qui a consacré sa carrière à défendre les institutions internationales.
Ce choix intervient alors que les Nations unies traversent une crise profonde, que la Cour pénale internationale subit les pressions de Washington et que les principales puissances mondiales assument de plus en plus ouvertement une diplomatie fondée sur leurs intérêts nationaux. Le comité Nobel a voulu adresser un message politique. Reste à savoir à qui il s’adresse encore.
Le parcours de Navi Pillay mérite incontestablement le respect. Née dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, elle s’est engagée très tôt dans la défense des droits fondamentaux avant de siéger au Tribunal pénal international pour le Rwanda, puis à la Cour pénale internationale. Son action a notamment contribué à faire reconnaître le viol et les violences sexuelles comme des actes pouvant constituer un génocide. Plus récemment, elle a présidé une commission d’enquête des Nations unies sur les territoires palestiniens et Israël, dont les conclusions accusant l’État hébreu de génocide à Gaza ont suscité de très vives controverses. Israël les a catégoriquement rejetées.
Sa récompense dépasse la reconnaissance d’une carrière. Elle consacre une certaine vision des relations internationales, celle qui s’est imposée en Occident après la Seconde Guerre mondiale et qui a connu son apogée au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. À l’époque, beaucoup imaginaient que la mondialisation, le développement des institutions multilatérales et l’extension du droit international finiraient par imposer des règles communes à l’ensemble de la planète.
Trente-cinq ans plus tard, le bilan est autrement moins glorieux. La Chine n’a jamais eu l’intention d’adopter les standards politiques occidentaux. La Russie a renoué avec une politique de puissance qui s’affranchit des principes les plus élémentaires de la sécurité européenne. Quant aux États-Unis, ils contestent désormais ouvertement certaines institutions dont ils avaient pourtant encouragé l’émergence.
Donald Trump a accéléré cette évolution. Sa diplomatie repose sur une conception transactionnelle des relations internationales, où chaque accord doit produire un bénéfice identifiable pour Washington. Il négocie avec les dirigeants, menace de sanctions, utilise les droits de douane et revendique une efficacité que les grandes organisations internationales auraient perdue. Cette méthode peut parfois produire des résultats. Elle contribue également à marginaliser les institutions multilatérales et à fragiliser la prévisibilité des relations entre États.
Le président américain réclame ainsi la reconnaissance du comité Nobel tout en contestant une grande partie des principes auxquels celui-ci demeure attaché. Il veut le prestige de l’ancien ordre international sans accepter toutes ses contraintes. L’attribution du prix à Navi Pillay ressemble à une réponse politique, même si le comité norvégien ne l’a pas formulée en ces termes.
L’Europe se retrouve dans une position plus inconfortable encore. Elle continue de placer le droit, les normes et les institutions au centre de son discours diplomatique, mais peine à transformer ces convictions en influence réelle. Elle dénonce les violations du droit international, multiplie les résolutions, réclame des enquêtes et des sanctions, sans toujours disposer des moyens politiques ou militaires nécessaires pour obtenir des résultats. Son attachement au multilatéralisme est sincère. Son impuissance stratégique n’en est pas moins préoccupante.
Les précédents du Nobel invitent également à relativiser sa portée. Henry Kissinger fut récompensé en 1973 alors que la guerre du Vietnam n’était pas terminée. Barack Obama reçut le prix en 2009, quelques mois seulement après son arrivée à la Maison-Blanche. En 2019, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed était distingué pour son rapprochement avec l’Érythrée, avant que son pays ne sombre dans la terrible guerre du Tigré. Ces exemples rappellent que la reconnaissance internationale d’un dirigeant ou d’un artisan de la paix ne garantit aucunement la réussite de son action.
Il serait néanmoins injuste de considérer ces distinctions comme inutiles. Les institutions internationales ont permis de documenter des crimes, de poursuivre des responsables et de donner une existence juridique à des victimes longtemps ignorées. L’expérience de Navi Pillay en constitue une illustration. Mais les avancées du droit pénal international n’ont pas empêché la multiplication des conflits, pas davantage qu’elles n’ont convaincu les grandes puissances de renoncer à leurs intérêts stratégiques.
Le problème est désormais celui de l’autorité. Les institutions internationales peuvent enquêter, condamner, recommander ou sanctionner dans les limites de leurs compétences. Leur efficacité dépend encore largement de la coopération des États. Or celle-ci se réduit précisément lorsque les intérêts vitaux des grandes puissances sont engagés. Le Conseil de sécurité des Nations unies demeure paralysé sur plusieurs crises majeures, tandis que la justice pénale internationale continue de susciter des accusations de sélectivité.
Dans ces conditions, le Nobel de la paix conserve une valeur morale indéniable, mais son poids géopolitique apparaît bien limité. Il peut attirer l’attention sur une cause, protéger symboliquement certaines personnalités et rappeler des principes fondamentaux. Il ne modifie guère les calculs de Pékin, de Moscou ou de Washington. Aucun dirigeant ne renoncera à une opération militaire, à une stratégie économique ou à une ambition territoriale parce qu’un comité norvégien aura exprimé sa désapprobation.
La récompense accordée à Navi Pillay témoigne finalement de la difficulté du vieux monde occidental à accepter le nouvel environnement international. L’Europe continue de croire à la possibilité d’un ordre fondé sur des règles universelles, alors que les puissances qui structurent désormais les équilibres mondiaux raisonnent d’abord en termes de souveraineté, de sécurité et de puissance. Le droit international demeure indispensable, mais sa défense suppose une capacité politique que les Européens ont trop longtemps négligée.
Le prix Nobel de la paix survivra probablement à cette transformation du monde. Son prestige historique et sa force symbolique restent considérables. Il faudra cependant s’habituer à ce qu’il ne soit plus qu’un instrument d’influence parmi d’autres, dans un système international où les rapports de force reprennent une place déterminante.
Navi Pillay reçoit ainsi une distinction méritée pour une vie consacrée à la justice. Mais la justice internationale, aussi nécessaire soit-elle, ne dispose toujours pas des moyens de ses ambitions. Et les États qui possèdent ces moyens semblent de moins en moins disposés à les mettre à son service.




