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On se souvient tous où l’on était à ce moment-là. Les chaînes d’information françaises en continu n’existaient pas et les premières images sont arrivées directement des Etats-Unis. Des images qui vont tourner des jours et des jours en boucle et que personne n’a pu oublier un quart de siècle plus tard. Le 11 septembre 2001 est devenu un jour inoubliable de l’histoire mondiale.
IL y a déjà vingt-cinq ans, deux avions percutaient les tours du World Trade Center à New-York, un troisième frappait le Pentagone et un quatrième s’écrasait en Pennsylvanie. Près de 3 000 morts en quelques heures. Le monde entier regardait en direct l’Amérique découvrir qu’elle pouvait être frappée en plein cœur. Et avec elle, l’Occident tout entier. Avec le recul, le XXIe siècle n’a peut-être pas vraiment commencé le 1er janvier 2001. Il a résolument commencé ce matin-là, à 8 h 46, lorsque le vol American Airlines 11 s’est encastré dans la tour Nord. Nous allions prendre conscience que l’Histoire était loin d’être finie, et que la torpeur dans laquelle nous avions plongé après la fin de la guerre froide, nous avait fait oublier que de nouvelles menaces étaient déjà à l’œuvre.
Les Etats-Unis frappés comme jamais
Les États-Unis vivaient alors au sommet d’un moment historique exceptionnel. Et l’Occident par voie de fait! L’URSS avait disparu dix ans plus tôt, la guerre froide était terminée et Washington apparaissait comme l’unique superpuissance mondiale. Francis Fukuyama avait même popularisé l’idée d’une « fin de l’Histoire ». L’économie américaine dominait, son armée semblait sans véritable rivale, la mondialisation avançait sous pavillon occidental et Internet promettait de rapprocher les peuples. L’optimisme était presque devenu une doctrine géopolitique.
Puis dix-neuf hommes armés ont rappelé à la première puissance mondiale qu’un adversaire infiniment plus faible pouvait lui infliger une blessure gigantesque à vie. Les États-Unis n’avaient certes jamais été totalement épargnés par la violence sur leur territoire, mais jamais le territoire continental américain n’avait subi une attaque étrangère d’une telle ampleur. Pearl Harbor, en 1941, avait frappé une base américaine à Hawaï, alors territoire américain mais pas encore État de l’Union. Le 11 Septembre touchait New York et Washington, c’est-à-dire le cœur économique, militaire et symbolique de la puissance américaine.
Le retour de flamme afghan et les terres de régénération du djihad
Le nom d’Oussama Ben Laden devient alors mondialement connu. Celui d’Al-Qaïda aussi. Pourtant, cette histoire avait commencé bien avant. Dans les années 1980, l’Afghanistan était devenu l’un des principaux terrains de confrontation indirecte entre Moscou et Washington. Après l’invasion soviétique de 1979, les États-Unis, le Pakistan, l’Arabie saoudite et d’autres puissances soutiennent la résistance afghane. Washington arme et finance, via notamment les services pakistanais, des moudjahidines combattant l’Armée rouge.
Il serait historiquement faux de prétendre que la CIA a simplement « créé Ben Laden ». Mais l’Occident a incontestablement contribué à créer l’environnement stratégique dans lequel prospérera le djihadisme international : des réseaux de combattants, des financements considérables, une expérience militaire et surtout un récit victorieux. Une idée redoutable s’installe : des combattants islamistes déterminés peuvent faire reculer une superpuissance. Après le départ soviétique d’Afghanistan, une partie de cette Internationale djihadiste cherche de nouveaux fronts.
L’Algérie des années 1990, la Bosnie, la Tchétchénie, puis l’Afghanistan des Talibans, deviennent autant de terrains de combat, de circulation des hommes et de diffusion des idées. Avec Al-Qaïda, le djihad change d’échelle. L’ennemi n’est plus seulement le régime local jugé impie : l’Occident lui-même devient une cible prioritaire. Le 11-Septembre constitue l’aboutissement spectaculaire de cette mutation.
D’Al-Qaïda à Daech : vingt-cinq ans de métastases
La réponse américaine sera immense. L’Afghanistan est envahi dès 2001. Puis vient l’Irak en 2003, sur la base de la présence d’armes de destruction massive qui ne seront jamais trouvées. Saddam Hussein tombe rapidement, mais la destruction de l’État irakien ouvre une boîte de Pandore. L’insurrection, les affrontements confessionnels puis l’effondrement syrien permettront quelques années plus tard l’émergence d’un monstre encore plus ambitieux : Daech. Une grande partie d’ailleurs des combattants du futur Daech seront issus des rangs de l’ancienne armée irakienne ainsi que de nombreux combattants djihadistes enfermés par l’ancien dictateur et libérés à l’effondrement du régime.
Al-Qaïda rêvait d’une Internationale terroriste: Oussama l’a fait. Il voulait exporter sa révolution comme les communistes de l’URSS avaient tenté de le faire. Daech tentera de bâtir un État dès 2014 sur les terres d’Irak et de Syrie, le calife Al Baghdadi s’y emploiera tentant de ressusciter la grande époque des Califats arabes des Omeyades et des Abbassides. À son apogée, l’organisation contrôle un immense territoire entre la Syrie et l’Irak, administre des villes, prélève des impôts, exploite des ressources, organise une propagande mondiale et recrute des dizaines de milliers de combattants étrangers. Jamais une organisation terroriste n’avait atteint une telle puissance territoriale, financière, militaire et médiatique. Paris, Nice et Bruxelles en paieront le prix lourd en 2015 et en 2016, frappées en plein coeur par les pires attentats de leur histoire.
Le « califat » a depuis été détruit territorialement en 2017 avec la chute de Rakka. Mais l’erreur serait de confondre la disparition d’un territoire avec celle d’une idéologie. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, Al-Qaïda n’a pas disparu. Daech non plus. Leurs ramifications et organisations affiliées continuent d’agir du Sahel à l’Afghanistan, de la Somalie au Nigeria, du Moyen-Orient à l’Asie. Et l’Europe sait désormais qu’un individu radicalisé devant son écran, muni d’un couteau ou d’une voiture, peut parfois produire autant de terreur politique qu’une cellule structurée.
C’est peut-être la grande leçon de ces vingt-cinq années. Nous avons appris à détruire des camps, éliminer des chefs, bombarder des colonnes de combattants et démanteler des réseaux. Mais nous avons beaucoup plus de difficultés à tuer une idée qui continue à se diffuser partout dans le monde avec nos nouveaux outils de communication planétaire.
La guerre sans fin
Le djihadisme de 2026 n’est d’ailleurs plus celui de 2001. Il s’est adapté à son époque. Aux camps d’entraînement afghans se sont ajoutés les réseaux sociaux, les messageries cryptées, le dark web, le cyberespace et les drones. L’organisation pyramidale peut laisser place à la franchise locale, au petit groupe autonome, voire à l’individu radicalisé à des milliers de kilomètres du centre historique de l’organisation. Daech comme Al Qaïda ont produit de nombreuses succursales un peu partout sur la planète.
Surtout, cette violence ne vise pas uniquement l’Occident. Les premières victimes du djihadisme sont très souvent des musulmans eux-mêmes : populations, responsables religieux, États ou communautés déclarés apostats ou mécréants. Le projet est totalitaire avant d’être géographique. Il veut imposer une vision du monde et détruire ceux qui lui résistent, qu’ils vivent à Paris, Bruxelles, Bagdad, Bamako, Kaboul ou Mogadiscio.
Et lorsque l’on regarde le bilan de ces vingt-cinq années, difficile de parler de victoire définitive des Occidentaux qui n’ont toujours rien compris à ces groupes et à cette pieuvre du djihad. L’Irak, envahi en 2003 pour renverser Saddam Hussein, a connu deux décennies de chaos, de violences confessionnelles, d’insurrections et d’attentats avant de retrouver une relative stabilité, qui demeure fragile. C’est précisément sur les ruines de l’État irakien et dans l’effondrement parallèle de la Syrie que Daech a pu construire son califat. Celui-ci a disparu, mais l’organisation continue d’exister. En Syrie, ses cellules clandestines poursuivent leurs attaques, embuscades et assassinats. Le drapeau noir ne flotte plus sur Raqqa, mais ceux qui pensaient avoir enterré Daech avec son territoire ont confondu une victoire militaire avec une victoire idéologique.
L’Afghanistan offre une image encore plus cruelle. Pendant vingt ans, les États-Unis et leurs alliés ont dépensé des sommes colossales, perdu des milliers d’hommes, formé une armée afghane et tenté de construire un État capable de survivre au départ occidental. En août 2021, il aura fallu quelques semaines pour voir l’édifice s’effondrer. Les talibans, chassés de Kaboul à l’automne 2001, y sont revenus vingt ans plus tard. L’Amérique quittait l’Afghanistan tandis que ses anciens ennemis reprenaient le pouvoir. Difficile d’imaginer symbole plus brutal des limites de la puissance militaire lorsqu’elle prétend transformer durablement une société.
Et l’Histoire ne s’arrête pas là. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, Donald Trump se heurte à son tour à une République islamique d’Iran dont il espérait briser la capacité de nuisance et contraindre le régime à reculer. Malgré la pression militaire, économique et diplomatique, Téhéran démontre encore sa capacité de résistance, d’adaptation et de déstabilisation régionale. Là encore, l’Occident redécouvre une vieille leçon : on peut détruire des installations, éliminer des chefs, sanctionner une économie ou affaiblir une organisation ; il est infiniment plus difficile de faire disparaître un système idéologique qui a organisé sa propre survie.
C’est peut-être finalement cela, l’héritage le plus inquiétant du 11-Septembre. Nous pensions assister à une attaque extraordinaire au sens de suffisamment rare pour qu’elle ne puisse pas survenir de nouveau. Nous entrions en réalité dans un quart de siècle de guerres contre des adversaires dont la principale force réside dans leur capacité à survivre à leurs propres défaites. Car depuis vingt-cinq ans, l’Occident commet régulièrement la même erreur : croire qu’une victoire militaire peut suffire à produire une victoire idéologique.
Ben Laden est mort. Le califat territorial de Daech est tombé. Saddam Hussein a été renversé. Des milliers de djihadistes ont été tués ou emprisonnés. Les talibans ont été chassés avant de revenir au pouvoir vingt ans plus tard. La République islamique d’Iran a été sanctionnée, isolée et frappée sans que le système qui la porte disparaisse après six mois de guerre et une coalition puissante israélienne et américaine. Nous savons éliminer des chefs, reprendre des villes, détruire des infrastructures, tarir des financements et démanteler des cellules. Mais une idéologie ne possède ni capitale à conquérir, ni armée régulière à faire capituler, ni frontière derrière laquelle la repousser.
C’est précisément ce qui rend l’islamisme radical et le djihadisme si difficiles à combattre. Ils peuvent perdre un territoire et gagner un esprit. Ils peuvent perdre un chef et recruter une génération. Ils peuvent abandonner un camp d’entraînement pour réapparaître sur un téléphone portable à Bruxelles, Paris, Kaboul, Islamabad, Dacca, Bamako, Jakarta, Benghazi ou Bagdad. Leur capacité d’adaptation est immense parce que leur véritable territoire n’est pas seulement géographique : il est mental, religieux, politique et désormais numérique. Et tant que subsisteront des sociétés effondrées, des États faillis, des frustrations identitaires, des réseaux de radicalisation et des individus prêts à transformer leur ressentiment en projet totalitaire, cette idéologie trouvera des espaces où prospérer. C’est tout le paradoxe de celle qui nous menace depuis un quart de siècle : plus on tape dessus, plus elle semble prospérer. C’est une idéologie profondément mortifère qui, jusqu’à présent, s’est révélée presque immortelle.





